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Aller trop vite

Aller trop vite

Hier, je me suis amusé à faire un calcul. Si je continue à avancer au même rythme qu’actuellement, mon voyage pourrait ne durer que dix mois. Pourtant, depuis le début, j’annonce une expédition comprise entre douze et dix-huit mois. Alors, je me pose une question : est-ce que je ne vais pas trop vite ?

Je sais que ce calcul reste très théorique. Pour le moment, je suis encore en France. J’ai des repères, je parle la langue et, lorsque je rencontre un problème, je peux généralement trouver une solution assez facilement.

Ce ne sera certainement pas toujours aussi simple.

Dans quelques semaines, je me retrouverai dans des pays dont je ne parlerai pas la langue. Certains de mes interlocuteurs ne parleront peut-être ni français ni anglais. Une réparation, une recherche de pièce ou une simple démarche du quotidien pourront alors devenir beaucoup plus compliquées.

Il y aura aussi probablement des terrains plus difficiles, une météo moins favorable et des imprévus que je ne peux pas encore imaginer. 

Pourtant, aujourd’hui, je ne me sens pas si mal.

Physiquement, je me sens même plutôt bien. Mon alimentation demande encore quelques ajustements. Certains jours, j’ai l’impression de manger correctement. D’autres jours, je sais que je mange trop. Je cherche encore le bon équilibre entre ce dont mon corps a besoin pour avancer et les habitudes que je dois continuer à changer.

Ce qui m’épuise le plus n’est pas forcément le vélo. Ce sont toutes les actions de la vie courante. À l’intérieur du vélo, je dispose de très peu de place. Plusieurs objets servent donc à plusieurs choses et chaque espace possède plusieurs fonctions. Dès que je veux faire quelque chose, je dois déplacer des affaires, en ranger certaines, en ressortir d’autres, porter, soulever, réorganiser, puis tout remettre en place.

Préparer un repas, me laver, chercher un outil ou simplement m’installer pour dormir demande beaucoup plus d’énergie que dans une maison. Malgré cela, j’ai le sentiment de commencer à trouver mes marques. Peu à peu, je crée une routine. Je développe des habitudes et des réflexes. Des situations qui m’auraient beaucoup inquiété au début me paraissent désormais plus faciles à affronter.

Le fait d’avoir perdu quinze kilos depuis mon départ m’aide également à relativiser la question du poids transporté. Bien sûr, j’essaie toujours de ne rien garder d’inutile. Mais je me dis aussi que si un kilo supplémentaire de nourriture ou d’outils peut me faciliter la vie et me rassurer, il n’est peut-être pas si inutile que cela.

Même avec ces quelques réserves, l’ensemble formé par mon corps et mon matériel reste plus léger qu’au moment du départ. Et c’est rassurant.

Si je me retrouve bloqué, je sais que je peux me nourrir. Si je rencontre un problème mécanique, je dispose de quelques outils pour essayer de bricoler. Je n’ai évidemment pas tout ce dont je pourrais avoir besoin, mais je ne suis pas complètement démuni. Globalement, je me sens bien.

La pluie n’est pas très agréable, évidemment. Mais lorsque je vois le temps qu’il fait dehors, je pense souvent que si je dormais dans une tente, la situation serait bien plus difficile. Dans mon vélo, je reste au moins à l’abri.

Ce que j’apprécie le moins, c’est probablement l’humidité et tout ce qui concerne l’hygiène. Avec l’effort, je transpire beaucoup. Lorsque je travaille sur la mécanique, je me salis rapidement. J’ai donc besoin de me laver très régulièrement.

Lorsque j’ai accès à une douche, tout est simple et rapide. Mais ce n’est pas toujours le cas. Je dois alors faire une toilette avec les moyens disponibles. Cela fonctionne et ça fait beaucoup de bien, mais cela demande davantage de temps, d’organisation et d’énergie. 

C’est justement pour cela que je me demande si je ne devrais pas profiter de mon avance pour ralentir un peu.

À l’origine, je souhaitais produire beaucoup plus de contenu pour les réseaux sociaux. Je reçois énormément de messages de personnes qui me disent que mes vidéos les aident. Depuis mon départ, j’en publie moins que prévu.

Et parfois, j’ai l’impression qu’en faisant moins de vidéos, j’aide aussi moins de monde. C’est un véritable crève-cœur pour moi. Peut-être que je pourrais utiliser une partie de mon avance pour prendre davantage le temps de filmer, d’écrire et de raconter ce voyage. Mais d’un autre côté, je sais aussi que la suite sera probablement plus difficile.

Peut-être qu’un jour, la météo, le relief, la mécanique ou la fatigue m’obligeront naturellement à avancer beaucoup moins vite. Peut-être que je serai heureux, à ce moment-là, d’avoir pris de l’avance pendant les périodes où tout allait bien. 

Je ne sais pas encore quelle est la bonne décision.

Ce que je sais, c’est que je commence à construire une petite routine. Je prends des habitudes. Je trouve des solutions. Je me sens plus serein face à des problèmes qui me semblaient insurmontables il y a encore quelques semaines. 

Il reste malgré tout une chose difficile à apprivoiser : l’incertitude permanente. Sur la route, je ne sais jamais exactement où je vais dormir, ce que je vais rencontrer, si le vélo va tenir ou si la journée va se dérouler comme prévu. Cette incertitude peut être très stressante. Mais elle est aussi une partie inévitable du voyage.

Peut-être que je dois arrêter d’essayer de tout anticiper. Peut-être que je dois simplement accepter que cette incertitude est normale et apprendre à vivre avec elle. Si j’y parviens, je pourrai peut-être devenir un peu plus serein. Peut-être commencer à méditer. Peut-être ralentir parfois, sans avoir l’impression de perdre du temps. Peut-être simplement prendre le temps de faire les choses. Je ne sais pas encore si je vais trop vite.

Mais je commence à comprendre que la réussite de cette expédition ne dépendra pas seulement du nombre de kilomètres que je serai capable de parcourir chaque jour.

Elle dépendra aussi de ma capacité à construire, sur la route, une vie que je pourrai tenir pendant plusieurs mois.