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La malédiction

La malédiction

Hier, nous avons parcouru 80 kilomètres. J’étais tellement fier. Mon précédent record devait être d’environ 56 kilomètres et, cette fois, j’en avais fait 80 sans douleur particulière ni même une grosse fatigue. Je me sentais bien. Je me sentais fort.

Nous avions donc imaginé une journée plus tranquille pour aujourd’hui : 40 kilomètres seulement. Théoriquement, c’est une journée normale, mais après en avoir parcouru 80, cela nous paraissait presque facile. Nous avions trouvé un camping peu cher et certainement moins touristique, donc probablement plus calme. Nous comptions y rester deux nuits pour prendre notre journée de repos.

À 6 heures, nous nous sommes levés. Nous avons mangé quelque chose, nous nous sommes brossé les dents, puis nous avons rangé toutes nos affaires. À 7 heures, nous étions sur la route.

Nous sommes partis en direction de Blois en suivant la Loire à vélo. Le trajet était vraiment agréable. Nous avons même aperçu une biche au loin, tout aussi étonnée de nous voir que nous de la trouver là. Pourtant, le champ était son milieu naturel et la route, celui de notre vélo.

En approchant de Blois, nous nous sommes rendu compte que nous arrivions à l’entrée de la ville à l’heure où tout le monde partait travailler. Les voitures roulaient vite et la circulation était effrayante. Un jeune homme, qui devait avoir son permis depuis peu de temps, m’a même insulté parce que je ralentissais la circulation.

Pourtant, j’avais parfaitement le droit d’être là. Cela semblait beaucoup le vexer.

En regardant la carte, nous avons découvert un chemin parallèle à la route. Nous avons décidé de l’emprunter pour nous mettre en sécurité. Le passage était agréable et tout se déroulait bien.

Puis nous sommes arrivés au bout du chemin.

Pour en sortir et rejoindre l’entrée de Blois, il fallait gravir une pente qui semblait assez raide. Alizée était encore avec moi, alors je me suis dit que c’était faisable.

Nous avons essayé. Et là, j’ai entendu un énorme fracas sous le vélo.

J’ai senti les pédales bouger anormalement. Je me suis immédiatement arrêté sur le côté avant de me coucher sous le vélo pour comprendre ce qui venait de se passer.

Sur le moment, je n’étais pas particulièrement inquiet. J’étais même presque heureux de constater qu’il y a encore quatre ou cinq mois, je n’aurais probablement pas été capable de me coucher ainsi sous mon vélo.

Puis j’ai regardé.

Et j’ai compris que c’était grave.

Le pignon situé à la sortie du moyeu était complètement plié. Avant le départ, mon père avait déjà remarqué qu’il semblait fragile. Je m’étais donc renseigné auprès du fabricant, qui nous avait assuré qu’il était en acier et suffisamment résistant.

Manifestement, il ne l’était pas.

J’ai commencé à paniquer. J’ai appelé mon père, qui m’a demandé si je pouvais essayer de redresser le pignon, au moins suffisamment pour rejoindre le prochain camping et réfléchir ensuite à une véritable réparation.

En regardant de plus près, j’ai compris que ce serait impossible.

J’ai donc commencé à démonter le moyeu. Je n’avais pas tous les outils parfaitement adaptés, mais c’était un choix que nous avions fait avant le départ : davantage d’outils, c’est aussi davantage de poids à transporter.

Le démontage a été très long. Après presque deux heures, j’ai enfin réussi à retirer le moyeu et à constater l’étendue des dégâts.

C’était encore pire que ce que j’imaginais.

Le pignon était totalement déformé. Il était normalement maintenu par quatre vis, mais les têtes de deux d’entre elles avaient été complètement sectionnées. Les morceaux étaient encore coincés à l’intérieur du moyeu.

C’est à ce moment-là que mon moral a commencer a s'effondré. Petit à petit, je me suis enfoncé. J’ai commencé à imaginer le pire : la fin du voyage.

Mais comme abandonner cette expédition reste inconcevable dans mon esprit, mon cerveau s’est mis à chercher des solutions complètement irréalistes. Continuer à pied. Acheter un simple VTT. Partir autrement.

Mais comment transporter tout mon matériel ? Comment passer l’hiver ? Et que deviendrait le projet que nous avons construit autour de ce vélo ?

Je pensais aussi à tous les partenaires qui ont participé à sa fabrication. À toutes les personnes qui me suivent. Nous sommes aujourd’hui près de 180 000 sur les réseaux sociaux. Je sais que cette aventure a donné de l’espoir à beaucoup de monde.

Cette pensée me porte, mais elle fait également peser une immense pression sur mes épaules. J’ai peur de décevoir. J’ai parfois l’impression que je n’ai plus le droit d’échouer. 

Et à cet instant précis, je ne voyais aucune solution.

Heureusement, Alizée est toujours avec moi. Pendant ce début de voyage, elle est un peu ma carte de triche. Sa présence me permet de surmonter des situations qui seraient extrêmement difficiles à gérer seul.

Elle a pris le pignon et s’est rendue dans un garage automobile pour leur demander d’essayer de le redresser. L’objectif était toujours le même : obtenir une réparation provisoire permettant simplement d’atteindre un camping.

Lorsqu’elle est revenue, le pignon était un peu plus droit, mais cela restait très insuffisant. Il était impossible de le remonter. 

Nous étions bloqués sur ce chemin depuis 9 heures du matin. Il était désormais 15 heures.

Nous avons appelé tous les réparateurs de vélos des environs dans l’espoir que l’un d’entre eux possède un pignon compatible. Aucun ne l’avait en stock. C’est une référence rare. Deux magasins pouvaient le commander, mais l’un annonçait une semaine d’attente et l’autre trois semaines.

Nous avons finalement appelé une dépanneuse pour transporter le vélo jusqu’au camping le plus proche. Au moins, nous serions en sécurité, avec de l’électricité et un endroit où réfléchir à la suite. Le Patron de la société de dépannage Gueniot à Blois, c'est un de ces personnage qui semble un peu bourru mais qui a un grand cœur. Quand il a appris mon histoire il a décidé de m'offrir la prestation. Merci Christophe. 

Une fois installé au camping, j’étais désespéré. C’est à ce moment-là que j’ai pris la parole pour raconter ce qui venait de se passer à mes abonnés. Je n’ai pas réussi à le faire sans pleurer.

J’avais peur de l’image que cela pouvait renvoyer. Peur que certains disent que je fais « mon pleurnicher », pour le dire vulgairement. Peur que l’on pense que j’exhibe ma tristesse alors qu’en réalité, j’essayais simplement de garder la face.

Avec autant de personnes qui suivent quotidiennement cette aventure, je ne pouvais pas faire comme si rien ne s’était passé. Et finalement, publier cette story à peine une demi-heure après notre arrivée m’a fait du bien. C’était comme si j’avais retiré un poids de ma conscience.

J’ai ensuite passé des heures au téléphone avec mes proches pour tenter de trouver une solution. Je me suis couché inquiet, triste et sans savoir si mon vélo pourrait reprendre la route.

Aujourd’hui, nous sommes au huitième jour de l’expédition. Ce devait être notre journée de repos. Je l’ai finalement passée presque entièrement au téléphone.

Beaucoup de personnes ont essayé de m’aider. Je pense à Nicolas, mon responsable à la MACIF, à Mathieu, mon ancien collègue, mais aussi à Grégory, qui m’a contacté et a fait une heure de route pour essayer de me trouver un pignon. Malheureusement, celui qu’il a trouvé était trop fragile pour convenir. Je pense également à Marion, qui a remué ciel et terre pour solliciter toutes les compétences autour d’elle.

Mais je pense surtout à Alizée.

Sans elle, ces deux journées auraient été infiniment plus difficiles. Elle m’apporte énormément de soutien et me retire une grande partie de la charge mentale, dans un moment où je suis tellement triste que j’ai du mal à remonter la pente.

Nous avons finalement décidé de commander plusieurs pignons identiques à celui que j’utilisais sur internet, mais théoriquement fabriqués dans un acier un peu plus résistant. Cela devrait au moins me permettre de reprendre la route avec le même système qu’avant. Et surtout je devrait avoir les pièce 24h00 après avec la livraison express.

Il restait cependant les deux morceaux de vis coincés dans le moyeu, ainsi qu’une fuite que nous venions de découvrir.

Alizée a emporté le moyeu chez Culture Vélo, à quelques kilomètres du camping. Après plusieurs heures, ils ont réussi à extraire les deux vis cassées et nous ont fourni des vis neuves. Nous avons également acheté quelques outils supplémentaires afin de faciliter le remontage.

Le moyeu a probablement été fragilisé, mais il devrait encore pouvoir fonctionner.

Les nouveaux pignons doivent arriver demain dans un point relais proche du camping.

C’est une solution, mais seulement une solution temporaire.

Depuis ce matin, j’essaie de trouver quelque chose de réellement plus solide. Car si cette panne se reproduit dans un pays dont je ne parle pas la langue, loin de tout et sans personne à proximité pour m’aider, la situation sera totalement différente.

Nous envisageons désormais de faire fabriquer une pièce sur mesure, beaucoup plus résistante. Malheureusement, nous sommes au mois d’août et de nombreux ateliers sont fermés. Pour le moment, je n’ai donc aucune solution définitive.

Nous sommes le 7 août et il est 23 h 08. Je suis triste, fatigué et je me sent vide. 

Je vous écris ces quelques mots sans savoir exactement comment la suite va se dérouler.

Théoriquement, je recevrai les nouveaux pignons demain. J’espère être capable de tout remonter. J’espère que le vélo pourra reprendre la route. Mais même si cela fonctionne, combien de temps la réparation tiendra-t-elle ?

Je doute aussi de plus en plus de mon passage par Paris. La circulation, la sécurité, ma vulnérabilité avec un vélo aussi imposant… Est-ce vraiment une bonne idée ?

Est-ce que je ne suis pas simplement obnubilé par l’envie d’avoir une photo de mon vélo devant la tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe ? Est-ce que je ne suis pas en train de prendre des risques inutiles pour une image ?

Mon projet, c’est de faire le tour de l’Europe. Ce n’est pas de prendre une photo à Paris.

Pourtant, j’en ai terriblement envie.

Je m’étais préparé à connaître des moments difficiles, mais pas aussi tôt. Nous avons parcouru environ 270 kilomètres sur un terrain globalement plat. Certes, la pente sur laquelle le pignon a cédé atteignait environ 12 %, mais la veille, nous avions fait 80 kilomètres. Nous nous sentions forts.

Et aujourd’hui, je suis bloqué.

Bloqué dans un camping.

J’avais imaginé mon voyage sur les routes d’Europe.

J’espère que demain, le vélo roulera de nouveau.

Et que tout cela ne sera bientôt plus qu’une mauvaise parenthèse.